“Pestilentia, le souffle des Échelles”, la peste de Marseille de 1720 par Jean-Baptiste Seigneuric Ile de Jarre, 13009 Marseille
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En 1720, il y a trois cents ans, la dernière grande épidémie de peste ravageait Marseille, la Provence et le sud de la France. Pour commémorer ces événements, qui ne sont pas sans rappeler par certains aspects, la crise sanitaire vécue avec le coronavirus, Jean-Baptiste Seigneuric vous propose de découvrir un extrait, au cœur de l’île de Jarre, de son roman Pestilentiae, Le Souffle des Échelles, qui nous plonge au cœur de la cité durant cette page terrible de l’histoire de Marseille. Un ouvrage récompensé par le Prix Cultura au Salon du livre d’Avignon 2020

Se plaçant au plus près du contexte historique, cette fiction retrace les aventure d’un médecin pris dans la tourmente de l’épidémie. Parmi les personnages, on retrouve certaines figures légendaires de cette époque  : Jean-Baptiste Chataud (commandant du Grand Saint Antoine), Monseigneur de Belsunce (évêque de Marseille), le chevalier Nicolas Roze et le peintre Michel Serre (deux de ses trois fresques sur la peste se trouvent au Musée de Beaux-Arts de la ville). Le lecteur se verra transporté du vieux-port à Arenc, du Château d’If à Jarre, en passant par Carpentras et le mur de la peste.

Le 25 mai 1720, le navire Grand Saint Antoine est de retour du Levant avec une très riche cargaison de marchandises, destinées en partie à la foire de Beaucaire qui se tient en juillet. À son bord, plusieurs morts suspectes au fil des escales font redouter la terrible maladie. Malgré les précautions prises en mettant le navire, l’équipage et les passagers en quarantaine aux infirmeries d’Arenc, la maladie se répand très rapidement dans la ville.

Bientôt, on compte plusieurs centaines de morts chaque jour. Les intendants de Santé et les échevins décident de transférer le navire et ses marchandises sur l’île de Jarre pour les isoler de manière plus stricte…


Découvrez un extrait de l’ouvrage, chapitre “L’île de Jarre” : 


Nous croisâmes bientôt devant un éperon rocheux qui avançait dans la mer. Le chevalier pointa le doigt dans sa direction et annonça :

― Le bec de Sormiou.

Les reliefs de roche blanche usée par les vents, aussi tranchants que des lames, s’enfonçaient dans l’eau bleue et transparente. On aperçut bientôt Riou, Jarre, leJarron, Maïre, Tiboulen… Comme les nageoires squelettiques de monstres anciens, les îles rocailleuses guettaient notre arrivée au ras des flots. À mesure que nous avancions, leurs contours se faisaient plus précis et je finis par les distinguer les unes des autres. Jarre se détacha rapidement, car deux navires étaient au mouillage à l’abri de ses côtes. De plus près, l’aspect de l’îlot était encore plus inhospitalier et rébarbatif que ce que j’avais imaginé de loin. Des collines desséchées s’élevaient, épargnant seulement quelques arpents à une flore sauvage et clairsemée : un maquis austère installé là malgré tout, luttant contre les embruns et l’aridité des sols.

Les deux navires étaient à l’ancre, les voiles carguées, comme abandonnés et

oubliés aussitôt, dans un bannissement éternel dont ils n’étaient pas responsables.

― Le Grand Saint-Antoine et le Petit Saint-Charles.

Le chevalier Roze m’expliqua brièvement l’aventure du Grand Saint-Antoine et ce qui était arrivé depuis son arrivée à Pomègues. Les marchandises avaient été débarquées aux infirmeries selon les consignes des intendants de santé. Au bout de quelques jours, on s’était rendu compte que les hommes qui approchaient de près ou de loin la cargaison maudite, continuaient de mourir, aussi bien à Arenc qu’à Pomègues : des portefaix, un mousse, le gardien du navire au mouillage. Alertés par le chirurgien des infirmeries sur la gravité de la situation, les intendants avaient admis que les mesures prises dans un premier temps, étaient insuffisantes. Il avait fallu envoyer le Grand Saint-Antoine à l’île de Jarre.

Mais cet isolement avait semblé encore médiocre. On avait décidé de rapatrier également les marchandises depuis les infirmeries pour les mettre, elles aussi, à la purge à Jarre. On employait certains marins volontaires du Grand Saint-Antoine pour effectuer cette besogne, elle n’était pas encore achevée à l’heure où nous fîmes notre visite. Quatorze portefaix étaient à l’œuvre pour s’occuper de la précieuse cargaison.

Les mesures sanitaires sur l’île étaient aussi strictes qu’aux infirmeries. Des gardes armés y effectuaient une surveillance rigoureuse. Empêcher quiconque d’aller ou venir sans autorisation, interdire tout transfert de marchandise, telles étaient leurs missions. Le bastion n’était en somme pas moins défendu que le château d’If.

Nous apportions quantité de vivres pour ravitailler une population d’une cinquantaine d’hommes, tous rôles confondus. Fromages, pain, poissons en baril, viande, salaisons, huile, eau douce en tonneaux, vin, eau-de-vie, tabac, encombraient le pont de notre bateau. Il y avait là pour plusieurs jours de nourriture et pourtant, d’après ce qu’on m’apprit, les hommes sur place se plaignaient de l’indigence de leurs rations. Pour l’heure, il n’y avait pas encore de problèmes d’approvisionnement à Marseille. Il serait bientôt temps de se lamenter…

Lorsque nous fûmes plus proches, le chevalier me prêta une lunette pour observer les flancs de l’île. Même si des hommes vivaient là, on ne voyait nul casernement, nulle maison solide pour les abriter. Des taches de couleurs égayaient avec parcimonie les flancs de la roche, réfléchissant les rigueurs du soleil. Par endroits, je finis par distinguer de vulgaires cabanes de branchages ou de planches. Ailleurs, c’étaient des piles de toiles imprimées qui étaient mises en purge à l’ombre de bâches sombres qui flottaient au vent. C’était un spectacle misérable : un village de damnés, exilés et maudits.

Sous le soleil de midi qui n’épargnait personne, difficile de penser à la peste et d’imaginer le danger. Alors que c’en était peut-être là le nid. Le capitaine de notre embarcation ouvrit un petit tonnelet qu’il posa au centre du pont. Puis il distribua à chacun une large pièce de coton. Les marins trempèrent le tissu dans le liquide avant de le nouer devant leur bouche pour se confectionner un masque. Le chirurgien m’expliqua :

― C’est une recette contre les dangers de la peste : Le vinaigre des quatre voleurs. Il a apporté des marques de son efficacité à Toulon, pendant la peste de 1651. J’en ai moi-même perfectionné la recette. La base est composée de vinaigre de vin blanc, à quoi on ajoute : de l’absinthe, des graines de genièvre, de la reine-des-prés, de la marjolaine sauvage, de la sauge, de la girofle, de l’angélique, du romarin par poignée de chaque. Trois gros de camphre, quinze jours à macérer et il n’y a plus qu’à filtrer.

Après avoir ajusté leurs masques, les marins se frottèrent les oreilles, les tempes et les narines, dans une gestuelle précise qui n’était pas sans rappeler le signe de croix. Certains ponctuaient d’ailleurs leurs préparatifs en se signant afin de se prémunir définitivement. Je m’équipai de la même façon. On n’avait rien prévu de plus. On arrivait à Jarre, un simple quai taillé dans la roche. L’ombre du plus gros des deux navires passa sur nous alors que nous accostions…


Biographie 

Jean-Baptiste Seigneuric est né en 1967. Diplômé de la Faculté de Médecine de Lyon, il occupe un premier poste en Terre-Adélie. Il est actuellement chirurgien à Avignon.

Amoureux des mots, il publie son premier roman en 2009. Après plusieurs romans policiers, il a choisi le roman historique comme genre de prédilection. Il publie Jean Passadieu, Charlatan de Saint-Pierre en 2016.

Le roman Pestilentiae a reçu le Prix Cultura au Salon du livre d’Avignon 2020. Il est accessible en version numérique et papier sur la plupart des sites marchands traditionnels et peut être commandé chez n’importe quel libraire.


SOURCES  Pestilentia, le souffle des Échelles”, par Jean-Baptiste Seigneuric
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Jean-Baptiste Seigneuric & Archives

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