Arrondissement : 1er

le-grand-vide-marseilleComment Marseille a perdu sa Vieille-Ville ? L’association Les Labourdettes nous propose dans le cadre des Journées Européennes du Patrimoine un feuilleton historique inédit en 10 épisodes, une balade en photographie sur 110 ans d’Histoire méconnue du centre-ville de Marseille, un mystère urbain qui méritait un décryptage par l’image et les mots…

Créée en 2002 la très active Association des résidents du Square Belsunce « Les Labourdette » a pour objet la valorisation des immeubles dits  » Les Labourdettes « mais aussi la défense du patrimoine architectural, individuel et collectif dans le cadre de la Z.A.C de la Bourse et la recherche d’une meilleure qualité de vie au sein de cette zone avec l’organisation notamment de rendez-vous culturels, de rencontres et d’actions et projets citoyens.


LE GRAND VIDE | ÉPISODE 2 | INVENTION D’UN MONUMENT URBAIN



La photographie dans laquelle nous nous promenons aujourd’hui impose l’espace privé. Nous sommes invités à entrer dans une chambre du Grand-Hôtel Bristol, face à l’immeuble Thiery devenu aujourd’hui Office du tourisme de la Ville. Nous arrivons sur le balcon, un beau balcon à la grille ouvragée : une étoile centrale et des rameaux de décor végétal. Tout va bien : le balcon et son immeuble participe des deux rives d’une Canebière homogène, se regardant d’un bord à l’autre en miroir.

grand-vide-marseille-feuilleton-historique-2-4En face du balcon, sur l’autre rive, l’immeuble Thiery, sa marque s’impose sur le store en bas à droite de la vue, près de l’étoile. Le succès de l’entreprise belge est ancien, créée en 1841 pour vendre des draps d’habillement pour hommes, Thiery passe aux vêtements pour les mineurs et les ouvriers dès 1854, puis à l’habillement de luxe dès 1882, puis aux  » rapides » : vêtements sur mesure fabriqués en 48H.

Sigrand et Thiery continuent et suivent le chemin de fer, Paris-Lyon-Méditerranée, ils implantent leurs Grands-Magasins à Lille en 1873, à Paris en 1886, à Lyon en 1889 avant de construire le bâtiment sur la Canebière en 1892, il porte ces trois dates, en médaillon, au sommet de ses façades, hors du cadre de la vue.

En 1927 c’est la révolution dans l’entreprise et le succès des prix cassés grâce à « la mesure industrielle » : des vêtements fabriqués en masse, vendus au prix du « prêt-à-porter masculin » industrialisé, la création du rayon Femmes attendra les années 1960.

Ceci explique l’affluence des clients à la porte du magasin que l’on observe sur cette vue de 1929. Au niveau des trottoirs, bousculade d’hommes en chapeaux et embouteillages d’automobiles aux marches du Palais ; sur la gauche de la photographie c’est bien le bord du Palais de la Bourse que l’on devine. Inutile de le représenter entier car il est l’icône de la modernité urbaine du milieu du 19ème siècle, le symbole du commerce et du développement du port.

Son ailleurs est venu là pour porter tribu à Marseille assise en majesté, c’est un modèle impérial de l’antiquité perse sculpté en frise sous le fronton de la Bourse. Tout continue d’aller bien, du balcon privé au vaste monde, les échelles s’emboîtent.

Mais quelque chose cloche dans cette vue plongeante.

grand-vide-marseille-feuilleton-historique-2-3Quel est cet espace blanc, brûlé, en haut de la vue ? Le photographe l’a choisi comme sujet, il est venu sur ce balcon pour lui, pour le voir dans un axe de rue, au centre de la vue et selon ses modes de construction : « diminuer le tout, photographier d’en haut, selon un axe oblique ».

Du coup pour la première fois nous voyons un espace brûlé et vide dans son rapport à la Canebière : il ne se relie à rien alentour.

La rue fait semblant de se prolonger jusqu’à l’Hôtel des Poste disparu dans le bord supérieur de la vue. Derrière la Bourse la rue n’est plus qu’un vague terrain, un axe usé par le passage de piétons. Vous avez reconnu l’espace sans nom de l’épisode précédent.

A quoi correspond pour le photographe cette confrontation, ces deux espaces urbains renvoyés dos à dos, un rien raté au regard des icônes urbaines du succès économique ? Pourquoi cette image dialectique en plongée oblique ?


Réponse à la devinette :

Le palais de la bourse est une île. Une figure de l’utopie ancrée dans des siècles de symbolisme urbain. Le palais fut construit sur les ruines arasées du tissu urbain préexistant, hors échelle héritée, il est isolé totalement.

Son parvis, escalier et hall d’entrée mettent lentement le corps de son visiteur hors temps présent, hors lieu, ni dehors ni dedans, hors référence au vivant. Sa façade sert de toile de fond à un autre vide urbain : la place aujourd’hui du Général de Gaulle après avoir eu 12 noms de royale à impériale ou liberté.

Le palais de la bourse est une île qui en appelle d’autres sur la trame amorcée par ses trois rues tout comme le premier bassin du port impérial appelle les suivants de quai à quai.

Le même processus est en place à la même date en terre et en mer. Alors disparaît la ligne droite de l’ancien rempart qui de la porte de la Calade à la porte Réal marque la limite de la Vieille-Ville mais aussi la limite du temps urbain se construisant sur les épaules de ceux d’avant.

Le Palais déclenche, pour la première fois dans la ville, le temps du processus de développement fabriquant des îles successives sur table rase à l’infini. Système appliqué à toute la ville qui l’affranchie de sa vieillesse, l’enfermant dans une jeunesse éternelle.

C’est ce temps que l’espace néantisé met en scène sous notre regard fasciné. Qu’elle forme urbaine va naître de ce temps ? nous le saurons dans l’épisode suivant.


LE SITE AUJOURD’HUI


Image Mappy.fr


Découvrez tous les épisodes du feuilleton ici, et d’autres contenus sur dans un webdocumentaire, Habiter Entre, produit par Les Labourdettes et le collectif RIMEs


La photographie reproduit une vue faite par Lazlo Moholy-Nagy en 1929, sous le titre : « La Canebière Marseille vue à travers la grille du balcon », 24,4X17,5, tirage gélatine d’argent, musée de Budapest. L’artiste hongrois avait suivi l’expérience de Germaine Krull à Marseille en 1926, il vient trois ans plus tard. Le musée Cantini possède plusieurs photographies et œuvres de cet artiste.

La photographie a été réalisée lors du tournage de son film, « Impressions Marseille Vieux -Port ». Film de 1929, de 9 minutes, en 16 mm, noir et blanc, silencieux (à découvrir dans l’onglet vidéo de cette fiche). L’auteur le raconte : « J’avais à ma disposition une longueur déterminée de pellicule (300M) et j’ai pensé qu’il ne fallait pas présenter l’ensemble d’une grande ville sur si peu de pellicule. Alors j’ai choisi un quartier : le Vieux-Port, partie peu connue du public à cause de sa misère et de son insécurité «  : conférence avec projections faite par l’auteur en 1933, « Nouvelles expériences cinématographiques ». 

Dominique
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