Catégorie : Lieux de Culte
Arrondissement : 7ème

L’abbaye Saint-Victor de Marseille a été fondée au ve siècle par Jean Cassien, à proximité des tombes de martyrs de Marseille, parmi lesquels Saint Victor de Marseille († en 303 ou 304), qui lui donna son nom. L’abbaye prit une importance considérable au tournant du premier millénaire par son rayonnement dans toute la Provence.

abbaye-saint-victor-de-marseilleL’un de ses abbés, Guillaume de Grimoard, fut élu pape en 1362 sous le nom d’Urbain V. À partir du XVème siècle, l’abbaye entama un déclin irrémédiable.

Depuis plus de 1 500 ans, Saint-Victor est un des hauts lieux du catholicisme dans le sud de la France, et bien que le monastère ait été démantelé à la Révolution, l’église reste toujours utilisée.

En 1968, le maire de Marseille Gaston Defferre fait replacer dans les cryptes de l’abbaye la riche collection de sarcophages de la fin du IVème siècle à la première moitié du ve siècle que contenait l’église. Ces sarcophages étaient précédemment exposés au Musée du Château Borély.

Ce transfert fait de l’abbaye de Saint-Victor le musée d’art chrétien du premier millénaire le plus important en Provence après celui d’Arles.

L’abbaye fait l’objet d’un classement au titre des monuments historiques par la liste de 1840.


L’Histoire complète de l’abbaye

Les premiers établissements chrétiens

Sarcophage des compagnons de Saint-Maurice de la fin du IVe siècle

Le site d’une nécropole grecque et romaine
L’église abbatiale est bâtie sur l’emplacement d’une ancienne carrière exploitée à l’époque hellénistique. La galerie à ciel ouvert atteignait sa plus grande profondeur à l’aplomb de l’actuelle chapelle Saint-André, située dans la crypte de l’abbaye sous la tour d’Isarn, où se trouve l’entrée actuelle.

Cet emplacement sert ensuite à l’époque grecque et romaine de lieu de sépultures s’étendant sur une zone assez vaste et devient le troisième lieu de sépultures de la ville, sur la rive sud du Vieux-Port. Le nom de la rue Sainte conserve le souvenir de cette implantation.

Plusieurs sites ont été découverts non seulement sous et autour de l’abbaye mais également à proximité du bassin de carénage où des tombes ont été trouvées au cours de la réalisation de ce plan d’eau et de la gare du tunnel Prado-Carénage.

Les signes d’un culte chrétien au ive siècle

Épitaphe de Volusien et Fortunat se trouvant dans les cryptes

Sur ce site, occupé par cette vaste nécropole, est établie une fondation paléochrétienne en partie rupestre qui aurait pu recevoir les corps de martyrs.

D’après Grégoire de Tours, les débuts de la mission chrétienne en Gaule remontent au milieu du iiie siècle. Les travaux les plus récents des historiens confirment cette présence active des chrétiens à partir du ive siècle à Marseille, et placent les citations de la venue de Marie-Madeleine, de Lazare ou des martyrs des premier et deuxième siècles au rang des légendes.

Le dépôt lapidaire qui occupe l’ancienne sacristie de la crypte de Saint-Victor contient une plaque de marbre retrouvée en 1839 sur laquelle figure une inscription célèbre, incomplète sur ses deux bords. Celle-ci fait l’objet d’une controverse depuis de nombreuses années, car elle peut, selon l’interprétation, démontrer l’ancienneté du martyrologe marseillais.

Deux hypothèses ont été envisagées selon la restitution proposée pour le texte manquant. Pour certains, il s’agirait d’une inscription chrétienne rappelant le martyre de Volusianus et Fortunatus ayant péri par le feu durant la persécution de Dèce au milieu du iiie siècle.

Le symbole de l’ancre que l’on trouve était l’un des signes adoptés par les chrétiens, et les formules employées ne permettraient pas de doute. Pour d’autres historiens plus récents, il s’agirait simplement d’une inscription commémorant la mémoire de deux marins victimes d’un naufrage.

Dans ce cimetière paléochrétien aurait pu être enterré saint Victor. Ce personnage, aussi célèbre que mal connu, serait un officier chrétien mis à mort vers 290 sur ordre de l’empereur Maximiens. Certains repoussent la date de son martyre au 21 juillet 303 ou 304.


Premières constructions du ve siècle

Sarcophage du milieu du Ve siècle représentant le Christ

L’Église marseillaise se structure au tout début du ive siècle ainsi qu’en témoigne la présence d’un évêque de Marseille, Oresius, au Concile d’Arles en 314. L’un de ses successeurs, Proculus ou Procule (380-430), construit un bâtiment constitué par l’actuelle chapelle Notre-Dame de la Confession et l’Atrium et qui sera transformé au xie siècle en crypte par l’édification de l’église abbatiale.

L’axe général de cette construction est nord-sud, donc perpendiculaire à l’orientation est-ouest de l’église supérieure actuelle. Une restitution de ce monument paléochrétien a été proposée par Michel Fixot. Proculus veut ainsi affirmer le rôle prééminent de Marseille face à Arles pourtant principale place religieuse de la province Viennoise, au sein du duché de Bourgogne.

Cette rivalité religieuse et politique entre Marseille et Arles va marquer l’histoire de Saint-Victor jusqu’à l’intégration de la Provence dans le royaume de France au xve siècle, à la mort du roi René.

Selon la tradition, le monastère est fondé par Jean Cassien. Après un long séjour auprès des moines anachorètes d’Égypte, il débarque à Marseille en 416, amené sans doute par Lazare, évêque d’Aix qu’il aurait rencontré l’année précédente en Palestine au concile de Diospolis. Cassien reste à Marseille jusqu’à sa mort entre 433 et 435.

Il rassemble des disciples et écrit d’importants ouvrages qui servent de règle de vie et de base de réflexion à ceux qu’attire le monachisme. Ainsi les instructions cénobitiques ou les conférences des pères. Ses œuvres connaissent un fort retentissement et ont été recommandées par saint Benoît à ses disciples.

Sarcophage du milieu du Ve siècle représentant le sacrifice d’Abraham, trouvé en 1970.

S’il n’est pas le créateur des monastères en Gaule, puisqu’Honorat d’Arles en avait fondé un à Lérins vers 410 ou saint Martin dans le Nord, comme Ligugé près de Poitiers (361) ou Marmoutier près de Tours (372), il est toutefois le premier à les situer en milieu urbain.

Il aurait fondé à Marseille deux monastères : un pour les femmes, l’abbaye Saint-Sauveur qui se situait au sud de la place de Lenche, l’autre pour les hommes au sud du Vieux-Port, l’abbaye Saint-Victor. Pour certains historiens, l’emplacement exact de ces monastères n’est pas connu ; ces installations sont possibles mais pas prouvées. En revanche, ce qui est certain, c’est l’élévation au ve siècle sur le site de Saint-Victor d’un bâtiment de pèlerinage.

Leur vocation urbaine, leur visibilité, en ont rapidement fait des lieux de formation importants et prestigieux, contribuant à la renommée de la vie spirituelle de Marseille au ve siècle. Les positions doctrinales, inspirées par le semi-pélagianisme, ont contribué à créer une véritable école des prêtres de Marseille et susciter de nombreux débats théologiques.

La richesse spirituelle de la ville, le retentissement de ses débats qui après les discussions soulevées par Cassien, portent sur les doctrines de Salvien de Marseille ; tout ceci se produit au cœur d’une cité qui continue à se développer au temps des barbares, au long du vie siècle.


Déclin et abandon (viiie – milieu du xe siècle)

Chœur édifié au xive siècle

Après cette brillante époque, l’Église de Marseille entre dans une période de turbulences. Pendant les deux tiers du vie siècle on ne peut citer les noms d’aucun évêques. Après l’évêque Pierre, attesté au début du viie siècle, il n’y a plus aucun nom pendant un siècle et demi : c’est la preuve d’un désordre généralisé qui se répercute sur l’abbaye de Saint-Victor.

De plus, du viie siècle au milieu du xe siècle, le monastère de Saint-Victor n’a plus de vie propre et partant plus d’histoire. L’évêque de Marseille s’étant installé à Saint-Victor, un abbé n’y est plus nécessaire. L’abbaye n’a d’ailleurs plus de biens en propre, sa mense et celle de l’église épiscopale sont fondues en une seule que gèrent les prélats marseillais.

Avec le viiie siècle, on entre dans une période mouvementée. En 736, Charles Martel prend la ville de Marseille où certains Francs s’étaient alliés avec des Sarrasins pour sauver leur autonomies. Durant la période carolingienne, l’abbaye de Saint-Victor ne reprend pas vie. Les régions méditerranéennes qui ont porté si longtemps le flambeau de la culture antique, ont subi un déclin irrémédiable à cette époque.

En 838, une flotte sarrasine venue probablement d’Espagne pille la ville et emmène en captivité clercs et moniales. Saint-Victor est détruite. En 848, ce sont les pirates grecs qui dévastent la ville.

Après cette période, seul le réduit fortifié appelé château Babon, situé vers la place de la Tourette, constitue un abri efficace. En 923, les Sarrasins, débarqués dans le massif des Maures, ne peuvent s’emparer de cette citadelle, mais dévastent à nouveau l’abbaye de Saint-Victor. L’évêque de Marseille quitte la ville pour se réfugier à Arles.

Cette longue période de turbulences et d’abandon des monastères s’achève lorsque Guillaume Ier, comte de Provence et d’Arles, surnommé le « Libérateur » repousse définitivement les Sarrasins à La Garde-Freinet en 972. La paix revient en Provence.


Saint Victor, puissance provençale

L’âge d’or du monastère (950-1150)

Les anciens accès à la crypte.

À la fin de cette période, la vie s’organise à Marseille entre trois pouvoirs stables, les vicomtes de Marseille, l’évêque et l’abbé de Saint-Victor. En 976, l’évêque Honorat quitte le monastère et une nouvelle communauté monastique se reforme. La date de la charte de l’évêque de Marseille Honorat, introduisant la règle de saint Benoît à l’abbaye de Saint-Victor a fait l’objet d’une longue controverse.

Pour le père Paul Amargier, la date à retenir est le 31 octobre 977. Cette règle implique la mise en place de la libertas sur tous les plans, judiciaire comme économique. Aussi, en 1005, avant de quitter sa charge et de la transmettre à son neveu, Pons Ier, Honorat sépare les menses épiscopales et abbatiales. Les moines choisissent alors comme abbé Guifred, qui dirigeait déjà la communauté depuis l’abbaye de Psalmodie, dans le Gard.

Cette installation des bénédictins inaugure une période brillante pour Saint-Victor, sous la conduite d’hommes remarquables comme les abbés Wilfred ou Guifred (1005-1020) et Isarn (1020-1047). Ce dernier est très lié à Odilon, abbé de Cluny : « Ces deux lumières du monde ne formaient qu’un seul cœur, une seule âme ».

Le fort rayonnement de l’abbaye est également dû aux liens qui unissent les abbés de Saint-Victor aux vicomtes de Marseille et à l’aristocratie provençale, ce qui favorise l’accroissement de son pouvoir temporel et de son patrimoine foncier.

Durant cette période où l’abbaye exerce une profonde influence spirituelle et culturelle dans une Provence en pleine réorganisation politique et religieuse, les possessions territoriales de l’abbaye s’accroissent considérablement : rien que dans le diocèse de Marseille, 440 églises et prieurés dépendent de Saint-Victor aux XIe et XIIe siècles. L’abbaye compte également des dépendances dans ceux d’Aix, Fréjus-Toulon, Riez, Gap, Embrun et Vaison-la-Romaine.

Le monastère Sainte-Perpétue, dit « abbaye de La Celle », où Garsende de Sabran, mère du comte de Provence Raimond Bérenger IV, se retira en 1225, est aussi un prieuré de St Victor. L’abbaye possède également des domaines dans les diocèses d’Auvergne (Saint-Flour, Mende, Rodez), du Languedoc (Nîmes, Béziers, Agde, Narbonne, Albi, Toulouse) en Bigorre et en Catalogne (Barcelone). Elle obtient des possessions jusqu’en Sardaigne (Cagliari, Sassari) et en Castille (Tolède).

Les quatre des sept dormants

À Marseille, toute la rive sud du Vieux-Port appartient désormais aux moines, en particulier la zone sud-est jusqu’à l’actuelle rue Beauvau, où se trouvent de riches salines qu’ils conservent jusqu’à ce que François Ier les annexe en 1518 pour agrandir l’arsenal des Galères. Ils obtiennent le privilège de l’eau depuis Saint-Menet jusqu’à la mer.

Peu à peu, ils essaiment à travers toute la vicomté, créent plus de soixante prieurés et deviennent l’un des principaux aménageurs agricoles du sud de la Provence. Plus d’une soixantaine de moines et vingt novices vivent à l’abbaye. Saint-Victor redevient un grand centre spirituel et de formation.

L’église supérieure est entièrement reconstruite. L’église est consacrée par le pape Benoît IX, le 15 octobre 1040, par un acte qui a fait l’objet de nombreuses études. Bien que cet acte soit apocryphe, Paul Amargier conclut que les scribes, auteurs du faux, ont utilisé un original qu’ils ont modifié pour renforcer le rôle de Saint-Victor au détriment d’Arles, en accordant à l’abbaye le titre de « Secunda Roma » ; la date de 1040 resterait valable pour la consécration.

Au cours de la deuxième moitié du xie siècle, les abbés de Saint-Victor sont Pierre (1047-1060), Durand (1060-1065), Bernard de Millau (1065 – 1079) et Richard de Millau (1079-1106). Ce dernier est déjà cardinal lorsqu’il est désigné par le pape pour succéder à son frère Bernard. Il est un des agents les plus actifs de la réforme grégorienne et un des meilleurs auxiliaires des papes Grégoire VII et Urbain II.

Saint-Victor bénéficie d’un avantage exceptionnel en relevant directement du Saint-Siège et non de l’évêque grâce à une bulle du pape Léon IX. Cette exemption à la juridiction de l’évêque est confirmée par les papes suivants. Les papes donnent mandat à l’abbaye pour réformer nombre d’anciens monastères. Cardinal lors de son élection en 1079, Richard de Millau devient légat du pape Grégoire VII. Nommé archevêque de Narbonne, il continue à diriger la communauté. Les abbés de Saint-Victor deviennent au xie siècle les hommes les plus puissants de la région. En 1073, c’est Raymond, un moine de l’abbaye qui devient évêque de Marseille.

En fait, plus que la bulle de Léon IX rédigée en termes assez flous, c’est l’engagement des abbés Bernard et Richard de Millau au service du pape Grégoire VII qui marque véritablement l’émancipation de Saint-Victor vis-à-vis des structures politiques et ecclésiastiques locales et son rattachement direct à Rome.

La réalisation du grand cartulaire de Saint-Victor vers 1070-1080 marque l’aboutissement du processus par lequel l’abbaye rompt tous ses liens formels avec l’évêque de Marseille et la famille vicomtale, et s’érige en seigneurie monastique directement soumise au pape. Toutefois à la mort de Grégoire VII, les monastères réformés par Saint-Victor reprennent leur indépendance.


La crise du milieu du xiie siècle au milieu du xiiie siècle

Porte d’entrée dans la tour fortifiée d’Isarn

À partir du milieu du xiie siècle, des difficultés apparaissent, lorsque la Provence devient un enjeu entre les comtes de Toulouse et les rois d’Aragon. Les revenus des prieurés et des églises rentrent peu ou mal. L’abbaye doit recourir à des emprunts et se trouve dans le dernier quart du xiie siècle écrasée de dettes. Vers 1182, le pape Lucius III permet des aliénations de biens. Le monastère est obligé d’emprunter à des préteurs juifs qui seront dédommagés par l’évêque de Fréjus.

Une autre difficulté apparaît avec la revendication d’un pouvoir économique et politique par la bourgeoisie en formation qui crée en 1188 la confrérie du Saint-Esprit. Ils vont peu à peu s’immiscer dans les jeux de pouvoir anciennement réservés à l’abbé, à l’évêque et au vicomte.

Le 25 juin 1188, une bulle pontificale prescrit une meilleure administration, mais la situation continue de se dégrader et la discipline se relâche : absence de vie commune, vœu de pauvreté non observé et bibliothèque mise au pillage.

Les papes Célestin III et Innocent III essayent de restaurer la discipline dans l’abbaye. En fait, les préoccupations matérielles l’emportent sur le zèle religieux. Les différents abbés revendiquent leurs droits avec d’autant plus d’âpreté qu’ils ont des besoins d’argent pour la construction des bâtiments de l’abbaye. Les abbés ont sous leur dépendance tout le rivage sud du Vieux-Port avec les salines ainsi qu’une zone comprise entre le plan Saint-Michel (place Jean Jaurès) et la colline Notre-Dame de la Garde ainsi qu’une partie de la vallée de l’Huveaune avec ses béals (canaux) et les moulins.

Maître autel de l’abbaye de Saint-Victor, oeuvre des compagnons du devoir, consacré en 1966

Le décès en 1192 du vicomte de Marseille, Raimon Jaufre III (ou Raimond Geoffroi), dit Barral, qui n’a pas d’héritier masculin, produit un véritable imbroglio politico-religieux. Barral laisse une seule fille, Barrala, mariée à Uc IV des Baux (ou Hugues des Baux). Ce dernier, appuyé par le comte de Provence, Alphonse II roi d’Aragon (mais Alphonse Ier en tant que comte de Provence), revendique la seigneurie vicomtale de Marseille. Barral avait également deux frères tous deux ecclésiastiques : Jaufre IV (ou Geoffroi), évêque de Béziers, et Roncelin moine puis abbé de Saint-Victor.

Les Marseillais, craignant probablement que la maison des Baux ne soit trop favorable à Arles, investissent en 1193 l’abbaye de Saint-Victor en commettant toutes sortes de dégâts et en extraient l’abbé Roncelin pour le nommer vicomte de Marseille. Roncelin se marie ; le nom de son épouse n’est pas certain : Audiarz ou Alasacie.

Cette situation ne semble tout d’abord gêner personne puisque Roncelin assiste à différentes réunions en tant que vicomte. La situation se détériore ensuite et, en septembre 1209, le pape Innocent III excommunie Roncelin qui se soumet en 1211, répudie sa femme et retourne à l’abbaye qui, le 22 juillet 1212 reçoit la totalité du patrimoine de l’abbé.

Les années qui suivent la mort de Roncelin en 1215 voient reprendre les conflits et la révolte de la ville contre le comte et l’évêque, le ralliement à Raymond VI, comte de Toulouse, suspect de complicité d’assassinat du légat du pape en 1208. Il s’ensuit l’excommunication de la ville en 1218, la dissolution de la confrérie du Saint-Esprit.

Les restes du cloître après démolitions

Après moult vicissitudes, les conflits se calment peu à peu, l’évêque reconnaît l’existence de la commune en 1220, ses privilèges et droits étant confirmés par les deux souverains rivaux, Raymond VII de Toulouse et Raymond Béranger IV, le nouveau comte de Provence, en 1225. Enfin, c’est l’abbaye qui trouve un accord avec la commune qui lui reconnaît ses droits et obtient leur rétrocession pour 6 ans moyennant une rente annuelle. Les trois pouvoirs sont désormais la commune, l’abbé et l’évêque. Mais tout au long du xiiie siècle, les conflits se succèdent, avec le transfert progressif à la commune de l’ensemble des droits seigneuriaux que conservait l’abbaye.

Au début du xiiie siècle, la reconstruction d’une nouvelle abbatiale est entreprise, sous l’impulsion d’Hugues de Glazinis, enseveli en 1250 « dans le temple qu’il a construit presque en entier depuis les fondements » ainsi que l’affirme son épitaphe et que le précise la chronique de Saint-Victor. Les travaux débutent en 1201 et l’autel Notre-Dame dans l’église haute n’est consacré que le 3 mai 1251. La construction n’est pas achevée avant 1279. Les constructions médiévales deviennent les cryptes actuelles. La tour d’Isarn est surélevée.

En 1214, un prêtre de Marseille, maître Pierre, a l’idée de construire sur la colline dénommée « La Garde », une chapelle dédiée à la Vierge Marie. Cette colline appartenant à l’abbaye de Saint-Victor, maître Pierre demande à l’abbé l’autorisation d’entreprendre des travaux. L’abbé l’autorise à y planter des vignes, à y cultiver un jardin et à y bâtir une chapelle qui deviendra plus tard la basilique Notre-Dame-de-la-Garde


Les remaniements d’Urbain V

Tombeau d’Urbain V

Guillaume de Grimoard, abbé de Saint-Victor en 1361, est nommé pape en 1362 sous le nom d’Urbain V. Il confie l’agrandissement de l’église à Rastin, maître maçon, qui dès le 9 janvier 1363 commence avec vingt-deux ouvriers à entreprendre les travaux sur l’église supérieure.

Saint-Victor jouant un rôle important dans le système de fortifications de la ville de Marseille, l’abbaye prend un aspect défensif : une tour bâtie sur le croisillon nord fait office de donjon et les quatre contreforts autour du chœur jouent le rôle de tourelles. La partie supérieure de ce donjon, dotée de vingt-trois cloches, a disparu.

Le chœur est formé d’une travée voûtée d’ogives suivie d’une abside carrée. Une chapelle est ajoutée dans le collatéral nord entre la tour d’Isarn et le donjon. En 1365, probablement le 11 octobre 1365, Urbain V vient s’assurer de la bonne réalisation des travaux. Marseille l’accueille somptueusement : il est reçu à l’église Saint-Lazare, aujourd’hui au débouché de l’autoroute A7, par l’évêque Guillaume Sudre. Le pape, entouré de ses cardinaux, gagne ensuite le couvent des Trinitaires, la place de Lenche, les Accoules, puis Saint-Victor.

Urbain V confirme l’affranchissement de la juridiction épiscopale, Saint-Victor dépend directement du pape.

Urbain V décède le 19 décembre 1370 à Avignon. Il est d’abord inhumé à Notre-Dame des Doms. Ayant demandé que ses ossements soient portés ensuite à Marseille dans l’abbaye de Saint-Victor, son cercueil prend le 31 mai 1372 la route de Marseille. La cérémonie d’inhumation à Saint-Victor a lieu le 5 juin 1372 sous la présidence de son frère, le cardinal Anglic de Grimoard.

De nombreux prélats assistent à cette cérémonie ainsi que plusieurs abbés dont Étienne Aubert, abbé de Saint-Victor. Il est inhumé dans le tombeau commandé par son successeur Grégoire XI au maître tailleur de pierre Jean Joglari. Il s’agissait d’un monument de 7 mètres de haut et de 3,75 mètres de large où était sculpté le gisant, le tout placé dans le chœur, à gauche. On peut avoir une idée de la forme de ce tombeau d’après un dessin de la fin du xviiie siècle et d’après le tombeau d’Innocent VI toujours en place dans la chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon.

Ce tombeau d’Urbain V a malheureusement disparu. On discerne sur le mur du chœur les traces des colonnes et du pinacle arrachés ; c’est, avec une série d’arcs trilobés en pierre, tout ce qui reste du monument, démonté à la fin de l’ancien régime, et dont on ne sait s’il a été dispersé ou trop bien caché. Le gisant placé en 1980 est un moulage de celui qui se trouvait sur le cénotaphe de l’ancienne église de Saint-Martial à Avignon. Le cercueil qui était cerclé de fer et couvert de velours n’a pas été retrouvé.


Décadence et disparition du monastère
xve et xvie siècles

Plaque funéraire de la moitié du XIIIe siècle de Hugues de Glazinis

Les enrichissements dus à Urbain V marquent une des dernières grandes périodes de l’abbaye, qui souffre, comme le reste de la Provence et de la ville, des ravages de la peste (1348), puis des conflits incessants, des grandes compagnies, des désastres multiples de la guerre de Cent Ans. Ce n’est qu’après 1430 que la vie renaît progressivement. Au début du xve siècle, l’abbaye donne asile à l’antipape Pierre de Lune dit Benoît XIII qui avait dû s’enfuir d’Avignon avant de regagner l’Espagne.

L’antipape siège à deux reprises dans l’abbaye de Saint-Victor (1404 et 1407) qui devient, pendant plusieurs mois, le véritable siège de la cour pontificale. Ces séjours coûtent fort cher à l’abbaye. Le cardinal Jean Balue, qui avait été emprisonné par Louis XI en 1469 au château de Loches où il resta près de douze ans, est enfermé en avril 1481 dans l’abbaye.

À partir du xvie siècle, les moines victorins enfreignent la règle de leur fondateur saint Benoît. Des moines désertent le monastère et lui préfèrent la ville où ils logent. De plus, ils s’habillent richement car ils sont souvent des cadets de la noblesse provençale.

Par leur tenue vestimentaire, ils entendent manifester leur appartenance à cette noblesse mais un tel comportement est un grave manquement à la règle monastique.

L’abbaye de Saint-Victor possédait une importante bibliothèque connue grâce à un règlement de 1198 de l’abbé Mainier et à un inventaire de 1374. Cette bibliothèque comptait de nombreux ouvrages de théologie et de liturgie, mais aussi de droit, d’histoire, de littérature ancienne, de médecine et de sciences.

Pour expliquer la disparition de cette bibliothèque et se basant sur le passage de Louis Antoine de Ruffi qui écrivait en 1696 « la plupart des manuscrits de cette bibliothèque furent portés en France », l’érudit J.A.B. Mortreuil suppose que Julien de Médicis, abbé de Saint-Victor de 1570 à 1584, avait offert à sa parente la reine Catherine de Médicis, les manuscrits de son abbaye. Cette hypothèse provoqua une violente polémique entre Mortreuil et Augustin Fabre qui suppose, sans aucune preuve, que c’était Richelieu qui s’était fait donner la plupart des livres.

Pendant la Ligue, sous la dictature de Charles de Casaulx, l’abbaye est prise par les hommes du duc de Savoie placés sous la conduite de Méolhan, gouverneur de Notre-Dame de la Garde, puis reprise par les marseillais.


La sécularisation au Grand siècle

Après la mort de Charles de Casaulx, aucune réforme de Saint-Victor n’est entreprise. Le 22 septembre 1648, les échevins écrivent au cardinal Mazarin pour lui faire savoir qu’ils interviennent auprès du pape pour demander la sécularisation de l’abbaye. Le pape Innocent X refuse d’accorder une bulle de sécularisation et préfère confier le sort du monastère marseillais à la congrégation bénédictine de Saint-Maur qui avait relevé les monastères de Montmajour, Saint-Denis et Saint-Germain des prés.

À la fin du xviie siècle, Louis XIV s’émeut des désordres constatés au sein de l’abbaye et approuve le 4 avril 1662 un concordat signé entre les bénédictins réformés de Saint-Maur et les moines de Saint-Victor. Le 21 juillet 1669, Louis XIV promulgue un règlement qui révoque le concordat. Cependant, malgré leurs promesses, une partie des moines poursuivent leur vie dissolue. En 1708, Mgr Vintimille du Luc, évêque de Marseille, constate que la clôture du couvent n’existe plus et que des religieux louent des maisons en ville pour courir le bal.

Pendant la peste de 1720, l’attitude des moines, contrairement à celle de l’ensemble du clergé, n’est pas courageuse. Les moines ne savent que se renfermer derrière les murailles de leur monastère dont ils murent soigneusement toutes les ouvertures et se contentent d’envoyer quelques aumônes et d’annoncer qu’ils se mettent en prières pour le salut commun.

Le 13 juillet 1726, bien que l’abbé Jacques Gouyon de Matignon, ancien évêque de Condom, y soit hostile, le pape Benoît XIII érige Saint-Victor en église collégiale dont le chapitre est composé d’un abbé, d’un chantre, d’un trésorier et de seize chanoines. Par la sécularisation les moines deviennent chanoines.

Le 17 décembre 1739, le pape Clément XII publie une bulle de sécularisation. En 1774, un décret royal en fait un chapitre noble dont les membres doivent être provençaux ayant quatre ascendants nobles. À partir de cette date les chanoines portent le titre de chanoine comte de Saint-Victor. Une bulle les autorise à ne porter hors du chœur qu’un scapulaire pour tout habit religieux.

Le dernier abbé de Saint-Victor est le prince Louis François Camille de Lorraine Lambesc. Il meurt en 1787 et n’est pas encore remplacé lorsqu’éclate la Révolution.


Le démantèlement sous la Révolution

L’abbaye à la fin du xviiie siècle par Joseph Marchand.

À la veille de la Révolution, l’abbaye de Saint-Victor constitue un vaste ensemble qui s’articule en deux parties distinctes par rapport à l’église actuelle :

au sud se trouve le cloître, un dortoir ou dormidium, la salle capitulaire et un édifice appelé le lavabo des moines alimenté par un puits. Ces bâtiments s’étendent jusqu’à l’axe médian de l’avenue de la Corse actuelle.

au nord sont construits un petit cloître et le palais de l’abbé. Ces constructions qui barrent la rue Sainte, occupent une partie de la place Saint-Victor et le jardin du square Berthe-Albrech.

Les murs extérieurs de ces constructions sont renforcés par des tours carrées crénelées.

Les différents aspects de cette abbaye nous sont connus par différents plans ou gravures, notamment par les dessins de Joseph Marchand qui a réalisé différents croquis durant la période révolutionnaire.

A la fin du XVIIIe siècle par Joseph Marchand

Comme pour de nombreuses constructions religieuses, l’abbaye devient bien national en 1791. Huit lots sont mis en vente en juin 1793, mais aucun ne trouve acquéreur.

En juillet 1793, une adjudication est lancée sur la base de onze lots. Ainsi commence le démembrement de la prestigieuse abbaye avec la destruction du cloître.

Mais un fait plus grave arrive avec la signature par Barras, Fréron, Saliceti et Ricord, du décret du 6 janvier 1794, qui prévoit la destruction des églises ayant servi de siège aux réunions des fédéralistes.

L’abbaye ayant été le siège de la section numéro 20, la destruction de l’abbaye est relancée.

En 1794, l’abbaye et les deux églises sont dépouillées de leurs trésors, les reliques sont brûlées, l’or et l’argent servent à battre des monnaies et le lieu devient un dépôt de paille et de foin et même une prison.

Cryptes

Selon Joseph Marchand, si l’église est conservée, c’est parce qu’elle abrite des forçats. C’est ce même Joseph Marchand qui laisse des témoignages montrant que le cloître sert à héberger les soldats appelés les allobroges.

Au cours de l’année 1797, un calme relatif permet à certains de demander l’utilisation de l’ancienne église pour célébrer leur culte ; mais le bâtiment est récupéré par l’armée pour y stocker des fourrages pour les chevaux de l’armée.

En décembre 1802, l’archevêché reprend possession des lieux. La décision de restitution au culte de l’église de Saint-Victor est prise le 14 janvier 1803. Cette décision est effective le 19 mai 1804 pour l’église supérieure et en 1822 pour les cryptes.

Les destructions du cloître et de l’ensemble des bâtiments, commencées sous la Révolution, se poursuivent jusqu’au milieu du xixe siècle. La rue Sainte est prolongée de même que la rue de la Corderie qui prend le nom d’avenue de la Corse. Des voies nouvelles sont créées :

la rue de l’Abbaye qui longe la travée sud de l’église et nécessite la destruction du cloître, la rue du Commandant Lamy, reliant la rue Sainte et l’avenue de la Corse, est réalisée à l’emplacement du dortoir.

Des bâtiments sont construits entre la rue de l’Abbaye et l’avenue de la Corse où se trouve le presbytère actuel édifié en 1860. Dans les caves de ce dernier se trouve le puits qui alimentait en eau le lavabo des moines


SOURCES Wikipedia
PHOTOS  saintvictor.net & Dominique Milherou Tourisme-marseille.com & Robert Valette & Abderitestatos
Dominique
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